Cher temps,

Cher temps,

On court après toi, toujours, tout le temps; on se demande si on arrivera à te rattraper, si tu vas pas nous bouffer, si tu seras pas trop court, trop long, si tu seras suffisant. Mais est ce qu’on pense simplement à juste profiter de toi, à réaliser que t’es là maintenant, tout de suite, qu’il y a une espèce d’urgence dans cette époque de merde où tout va trop vite et tout est trop dur de juste se dire « je profite ». Non, on est toujours pressés, on a toujours envie de te collectionner, de te gagner, on fait des stratégies de ouf pour ça. T’es une putain d’obsession ! Y a des gens qui avancent jamais à cause de toi, tu le sais ça ? Ils font des putains de blocages, ils se repassent en boucle le film de leur vie, avec 50 scénarios possibles. « Et si j’avais fait comme ça ? ». « Et si j’avais pas dis ça ? ». « Et si ça c’était passé autrement ? ». « Si seulement je pouvais remonter le temps. » « Si je pouvais tout recommencer, j’aurais jamais fait pareil ». Ouais, t’es un fantasme. On se dit qu’avec toi, y a un truc qui est fixé dans le présent, mais t’aurais pu t’écouler de 1000 façons différentes. Alors on imagine, et on se plait à rêver de « si on pouvait te maîtriser ». Mais c’est impossible. Donc ouais, t’es un fantasme, un peu comme un régime tu vois, le genre de truc qui obsède tellement les gens que ça leur bouffe la vie et qu’ils sont plus capable de penser à quoi que ce soit d’autre. Les gens au régime se disent que si ils avaient pas bouffé tel ou tel truc, ils auraient pas prit du poids. Ils font des projets de ouf, se disent que dans 6 mois, selon leurs prévisions, ça sera fini, qu’ils auront perdu leur poids en plus. Pendant tout ce temps là, ils ne penseront qu’à ça, à arriver à leur objectif au point que parfois ça leur bouffe la vie. Bah toi t’es ça, t’es un régime obsessionnel. On est toujours là à se demander si on a bien fait de t’utiliser pour tel ou tel truc, qu’on aurait peut être mieux fait de te consommer d’une façon différente. On a des regrets, et on se dit que plus tard, on va stabiliser le poids de notre vie avec toi. Un régime, un putain de régime. Et puis il y a ces croyances selon lesquelles tu serais un médicament, un espèce de remède contre tout. C’est assez incroyable je dois dire. On entend des trucs comme « tout passe avec le temps », « demain ça ira mieux », « laisse passer du temps ». On dit tellement de choses de toi, t’es un peu comme une légende, quelque chose qu’on imagine comme un « super truc ». C’est con mais tu me fais grave penser à la spiruline, genre « un super aliment », quelque chose de limite miraculeux. Quelque chose qui a le pouvoir de tout réparer. Je pense surtout qu’on se repose sur toi quand on est totalement désespéré et qu’on voit pas d’autres solutions. C’est vrai, c’est quand on sait plus quoi faire d’autres, qu’on a l’impression d’avoir tout fait, qu’on se réfugie dans le fameux « on verra avec le temps ». J’ai l’impression que c’est une espèce de fourre tout, genre le tiroir en bordel dans la commode de son salon que tout le monde a où y a tout et n’importe quoi dedans. On pourrait la ranger, on pourrait faire en sorte que ça soit plus clean et qu’on s’y retrouve, mais on a la flemme, et quelque part c’est réconfortant le bordel. On t’utilise par confort, par réconfort aussi, parce que c’est tellement plus facile moralement de garder espoir en se disant que tout n’est pas perdu plutôt que d’abandonner. Alors y a le fameux « on verra avec le temps » qui débarque, et on se dit que tout est encore possible, que c’est pas fini, qu’on a encore une chance, un jour, d’avoir ce qu’on veut. T’imagines moralement l’effet que ça aurait si t’étais pas là ? On serait détruit. Juste des trucs vides sans âme, résignés et abattus. Nan, heureusement que t’existes. C’est peut être vachement illusoire mais au moins tu nous donnes de l’espoir, et putain qu’on en a besoin. On a besoin de croire en quelque chose, et ce quelque chose c’est souvent toi. En soit t’es rien hein, mais justement, tu peux donner n’importe quoi, alors on imagine. Et c’est ça qui nous fait du bien, imaginer ce que tu peux nous apporter. Quand c’est la merde, quand on se dit qu’on va jamais s’en sortir, on se dit que t’es là, que tu peux tout faire changer du jour au lendemain, qu’il faut être patient. Y a les émotions aussi. Y a des fois où on a tellement mal qu’on croit qu’on va mourir, je parle des douleurs morales, de la peine, de quand on se fait plaquer, de la mort de quelqu’un, de choses qui nous brisent. Et on se dit que c’est la fin. Et toi t’es là et plus tu passes, plus tu apaises nos âmes. Ça marche pas pour tout le monde hein, et ça dépend des situations. Tout le monde réagit différemment à toi, c’est un peu comme un médicament encore une fois. Y en a qui vont sentir ton effet dans leur corps plus vite que d’autres. Y en a à qui tu vas pas faire d’effet. En tous cas t’es là, t’existes, et t’es une chance. Donc faut profiter de toi, ouais, se dire ici et maintenant que tu passes, que tu files même, c’est un truc de ouf. Hier j’étais en 4 ème, aujourd’hui j’ai 2 fois l’âge des 4 ème, c’est un truc de ouf. On aimerait tellement faire ce qui nous plaît tout le temps pendant que t’es là, que tu cours à toute allure, je te jure, mais c’est pas aussi facile. Alors on fait avec, on attend, on te voit passer pendant qu’on fait des trucs qu’on a pas forcément envie de faire, qu’on est dans des endroits où on a pas forcément envie d’être, qu’on est avec des gens qu’on a pas forcément envie de voir toute la journée, et on attend. On attend que tu sois là vraiment, pas juste que tu passes tu vois, que tu sois là. Et qu’on puisse vraiment profiter de toi, gratter chaque seconde de ces vrais moment que tu nous offre, ceux qu’on a vraiment envie de vivre tu vois, pas ceux qu’on est obligés de vivre pour gagner de la thune, ceux qu’on choisi vraiment. Etre avec les gens qu’on kiffe, sortir, s’éclater. C’est ça le vrai toi. Le reste c’est du temps perdu comme on dit. C’est tellement dur de choisir ce qu’on fait avec toi. On dit souvent « j’ai pas eu le temps ». La vérité c’est que souvent c’est plutôt « j’ai pas prit le temps ». Parce qu’on choisit comment on t’utilise, et on est obligé de prioriser, de faire des trucs qui nous plaisent moins, d’en reporter d’autres. Parfois y a trop de toi, parfois y en a pas assez. Parfois on se dit que c’est abusé, que y a des fois où on sait pas quoi faire pour te passer, et puis y en a d’autres où au contraire, on sait plus comment faire pour tout caser en tes petites 24 H par jour. C’est tellement ironique. Au fond, tu nous limite grave. T’es une putain d’entrave à notre liberté d’exister quand on y pense. On est dans une société que tu diriges. On est obligé de te tchéker tout le temps, de faire notre vie par rapport à toi, et ce H24. Parce qu’on doit aller au travail à telle heure, aller faire les courses avant telle heure parce que ça ferme, aller faire des papiers avant telle heure parce que ça ferme, se pointer chez les impots à l’ouverture parce qu’il y a moins de monde. Il faut te tcheker partout, tout le temps. En fait le roi du monde, c’est toi. Je dois avouer que je trouve cette idée un peu chiante, d’être obligée d’être totalement dépendant de quelque chose, mais bon, on a clairement pas le choix, parce que sans toi, on est perdus, on a plus de repère, carrément. Y a des gens qui vivent comme ça, sans toi, sans te tchéker un seul instant. Des marginaux, des civilisations, des peuples, des tribus. Au fond, je me dis que c’est peut être ça, la vraie liberté. Etre libre de toi. Le plus fou c’est de se dire qu’en fait, tu divises les gens partout dans le monde. Bah ouais, tu passes pareil, à 60 secondes par minute partout, mais il y a cette histoire de décalage horaire entre presque tous les pays. Ca peut être une heure, 5 H, 11 H… Ainsi, là où il fera jour, le soleil sera en train de se coucher dans un autre pays. A l’instant où on fête le nouvel an, qu’on est le 31/12 et qu’il est minuit, que tout le monde se souhaite la bonne année, il y a des pays qui sont en plein après midi. Qui sont dans le passé, quelque part. Selon comment on te programme, on est tous décalés. C’est fou quand on y pense. Tout ce que je sais c’est que tu passes vite, que faut profiter des gens qu’on aime, qu’on aimerait tous pouvoir t’utiliser H24 pour faire ce qu’on aime mais malheureusement c’est rarement le cas. Je peux te dire que si j’ai comprit une chose avec les années c’est que pour être heureux, il faut toujours se démerder pour te prendre et faire des trucs qu’on aime. Une vie passée à te laisser défiler dans du vent, à vivre par obligation, par devoir, sans jamais profiter de toi pour soi, c’est pas une vie. La vraie vie elle se prend, avec toi. C’est nécessaire, c’est même obligatoire. On est des humains, on est pas des machines juste faites pour travailler et dormir. Alors même si on a pas tous les mêmes chances, la même thune à la fin du mois etc, on existe, et c’est grâce à toi, à ce qu’on fait de toi qu’on peut dire « j’existe et je vis », pas « je survis ». En ce moment même, pendant que certains se demandent si ils te reverront demain, d’autres te trouvent trop long, d’autres se disent qu’ils aimeraient te remonter, d’autres sont en retard parce qu’ils te gèrent mal, d’autres se sont fait renversés par une voiture parce qu’ils étaient en retard et qu’ils courraient aveuglément pour te rattraper sans même penser une seule seconde qu’ils allaient te perdre à tout jamais, d’autres sont très en avance parce que tu leur fait peur, d’autres encore viennent à peine de te découvrir et de retourner leur sablier dans ce monde, d’autres viennent d’arriver au bout de leur sablier et ne te connaîtront plus jamais. Il faut profiter, tant que tu es là, même si on a du mal à te gérer, même si tu passes toujours trop vite quand il faut pas et hyper lentement quand on aurait besoin que tu passes vite. Même si on arrive pas à te comprendre, même si on sait pas ce que tu nous réserves et qu’on rêve tous de te remonter et de changer quelques trucs qu’on a fait dans nos vies, t’es là maintenant, tout de suite, et tu nous appartiens. A nous de faire en sorte que tu nous ressembles un maximum.

 

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Chers réseaux sociaux

Chers réseaux sociaux,

 

Je suis de 1993. J’ai pas grandi avec vous, mais je vous ai découvert. J’étais émerveillée quand vous êtes arrivés, je me souviens. Je me disais que c’était génial, que j’allais me rapprocher de mes potes grâce à vous. Quelle erreur. On croyait que vous seriez la solution à la communication. Que vous alliez rapprocher les gens. C’est en fait tout le contraire. C’est ironique, n’est ce pas ? « Réseau social ». Tout est dans le nom. C’est censé lier les gens. Ça a tout pour nous plaire, au fond, quand on y pense. On partage nos photos, nos activités, ça nous permet de rester en contact avec les gens qu’on aime bien, de réagir aux publications. Si seulement c’était tout. Vous êtes un petit peu le cancer de la communication, et pourtant, on vous a créé pour l’établir. Ça aussi, c’est ironique, vous ne trouvez pas ? Les gens ont toujours été bourrés de complexes, peu importe les époques. Mais depuis que vous êtes arrivés, c’est l’explosion. Les idéalistes diront que vous êtes une fenêtre sur le monde, quelque chose qui nous permet de voyager à l’infini sans jamais bouger de notre canapé et qui nous permet de nous évader complètement. Mais la réalité est complètement différente. Plus brutale, plus sèche. Ainsi, les réalistes diront que même si l’usage qui est fait des réseaux sociaux n’est pas toujours bienveillant, il permet aux gens de se réunir. Et enfin, les pessimistes diront que c’est de la pure merde. Je suis mitigée, partagée entre tous ces points de vue. Au fond, je vous aime bien. Mais pourquoi ? Est ce que j’ai désespérément besoin d’exister à travers vous ? Est ce que j’ai peur de mourir aux yeux des gens que je connais si je ne suis pas visible à travers vous ? Est ce que j’ai peur qu’on m’oublie ? Le problème reste toujours le même : l’existence. Vous existez parce que putain, les gens ont cruellement besoin d’exister. Et grâce à vous, ils peuvent exister beaucoup, fort, souvent, en photo, en emoji, en texte, en vidéo. Ils peuvent exister souvent, ils peuvent exister en groupe, en couple, seuls; ils peuvent exister avec joie, avec rage, avec colère, avec tristesse. Ils ont besoin d’exister, et vous leur permettez ça là où ils ne se le permettent pas forcément, ou en tous cas pas comme ça « dans la vraie vie ». Hé oui, qui n’a pas déjà entendu cette expression ? « Les gens ils ont trop la confiance sur les réseaux, dans la vraie vie ils font pas les fous comme ça ». On a tous déjà pensé ça ou dit ça. Parce qu’on sait tous, quelque part, que vous n’êtes pas la vraie vie. Vous êtes quelque chose, auquel on a envie de croire, auquel on a envie de s’accrocher, dans lequel on se réfugie, parce que ça nous fait du bien, parce qu’on est seuls, parce qu’on a du mal à s’exprimer « dans la vraie vie » justement, parce qu’on a une audience qui nous écoute, qui nous entend, qu’on peut parler à plein de gens en même temps, et que ça nous met du baume au coeur. De se dire « on me voit ». On est dans une société où les gens sont en manque total de considération, sous tous les plans. Ils se sentent seuls même quand ils sont entourés, ils se sentent incompris même quand ils se confient à leurs proches. Ils se sentent toujours seuls. C’est là que vous intervenez, et que vous découvrez « les vrais visages ». « Les autres ». Il y a « les gens », et puis il y a « les autres ». On connaît tous cette personne qui dit rien dans la « vraie vie », qui a l’air d’être tout à fait dans un schéma classique. On la croise, tout va bien. On discute, on se dit à la prochaine, et ça s’arrête là. Et c’est là que vous intervenez. Que vous nous montrez « son vrai visage ». Des publications tristes, déprimantes, presque alarmantes. Un humour étrange, genre obsédé du cul. Des centaines de messages style « salut ça va » 10 fois par jour, « t’es bonne », « t’es charmante », du racisme. Des pensées suicidaires. Les détails d’une rupture. Hé oui, vous êtes ça. Vous êtes cet espèce de dévidoire dont les gens ont besoin pour s’alléger, parce qu’ils n’ont pas le courage ou l’envie de le faire « dans la vraie vie ». Vous êtes ça. Une illusion. On croit connaître les gens avec vous. On croit savoir ce qu’ils font, comment ils vivent, comment ils vont, si ils sont heureux, si ils sont tristes, si leur couple va bien, si ils passent de bonnes vacances, si ils ont de l’argent, si ils galèrent. On croit tout savoir, mais on se sait rien. On tend vers ça, vers une obsession malsaine de savoir ce que tout le monde fait. Si seulement ça s’arrêtait à ça. Hé non, et c’est ça le problème, ça ne s’arrête pas à ça. Avec vous, on juge la vie des autres. On se compare à eux, à ce qu’on voit, où plutôt, à ce qu’on croit voir. Ça créé des jalousies, et tellement de complexes. C’est un espèce de concours, mais personne ne le dit. C’est le concours de « qui aura le plus d’abonnés », ce qui voudra dire « qui sera le plus classe ». C’est le concours de « qui a la vie la plus stylée », ce qui voudra dire « qui affiche le plus ses sorties resto, ses sorties avec ses potes, ses sorties au ciné, dans les bars », bref, « qui sort le plus ». C’est le concours de « qui est le plus heureux avec sa meuf ». Mais avant tout, c’est le concours de « qui a le plus besoin de prouver des choses », « qui a le plus besoin d’être vu », « qui a le plus besoin d’être aimé » et « qui a le plus besoin d’exister ». Vous seriez étonnés de savoir à quel point vous êtes un mensonge. A quel point vous êtes le reflet de quelque chose qui n’existe pas, ou qui est modifié à tel point que ça ne ressemble plus du tout à la réalité. Photoshop. Encore une usine à complexes. Combien de gens se sont déjà fait la remarque « elle ressemble pas du tout à ses photos, c’est ouf ». Et pourquoi ça, pourquoi tout ça ? Pourquoi en faire des tonnes, pourquoi retoucher ses jambes, son ventre ? Parce qu’avec vous, on peut être qui on veut. On peut montrer l’image qu’on veut, on peut dire ce qu’on veut, on peut le dire comme on veut. Vous êtes un royaume qu’on construit et qu’on façonne librement. On se donne l’image qu’on veut. On est la personne qu’on aimerait être. C’est génial, n’est ce pas ? Hé bah pas tant que ça. Le problème, c’est que la plupart des gens se lâchent trop, justement. Ils se sentent tellement soulagés de pouvoir exprimer sur internet ce qu’ils n’arrivent pas à exprimer « dans la vraie vie », que ça devient n’importe quoi. Les haters, ça vous dit quelque chose ? C’est un concept que vous avez créé. Des gens qui se défoulent derrière un clavier. Qui insultent, qui clashent pour rien, qui tiennent des propos homophobes, antisémistes, islamophobes, xénophobes tout court, et j’en passe. Qui insultent les gens gratuitement, sans aucune retenues. Twitter est le champion pour ça. Vous êtes la preuve que cette société va mal. C’est effrayant quand on y pense. Sarah, qu’on connaît si bien, ou qu’on croit connaître si bien. Sarah si gentille, si réservée, toujours si polie. Et Sarah qu’on ajoute sur Facebook, et qu’on découvre autrement, qu’on découvre vraiment. Sarah qui vomit sa haine, qui clashe des inconnus sur les pages et sur les groupes. Sarah aigrie et frustrée. Sarah qui pourtant avait tout pour plaire. On ne connaît jamais vraiment les gens, jamais, mais vous êtes la preuve absolue de ça, du fait qu’on croit contrôler mais qu’on ne contrôle rien, du fait qu’on a désespérément besoin d’être remarqué, du fait que ce que les gens montrent n’est pas du tout le reflet de ce qu’il se passe dans leur tête, du fait que ce qu’il se passe dans leur tête est vraiment, réellement, incroyablement inquiétant pour beaucoup. On vit dans un monde peuplé de faux semblants, où les 3/4 des gens à qui on fait la bise en se disant « il est sympa » sont des psychopathes, des sociopathes, des extrémistes, des harceleurs, voilà la réalité. Il y a aussi le harcèlement, justement, j’en ai pas parlé. Vous savez que vous conduisez des gens, des jeunes, au suicide ? Vous savez que les gens se servent de vous pour faire du mal ? Pour vraiment faire du mal. Persécuter, harceler. Détruire. Il y a des tas d’histoires de jeunes qui se sont tellement fait harceler sur facebook qu’ils se sont pendus. Il n’y a pas d’âge pour être mauvais encore une fois, et vous réveillez ce qu’il y a de pire chez les gens, chez les jeunes, parce qu’avec vous ils se sentent libres, ils se disent qu’ils peuvent tout faire, qu’il y a personne pour leur répondre en face, que ça existe pas vraiment, qu’ils ont le contrôle, qu’il suffit de fermer l’appli et hop, y a plus rien. Mais il y a rien de plus réel, de plus blessant et de plus vrai que ce qu’ils font, pourtant. Alors oui, des insultes en commentaires sur une photo, ça touche. Un « t’es moche », « t’es grosse », « t’as une sale tête », ça parait con, mais ça détruit. Il y a une urgence de réfléchir à ce qu’on fait, de réfléchir à ce qu’on dit. Tout a des conséquences.

Il y a cette vidéo d’Omar Sy que j’aimerais vous faire partager, et qui résume un peu tout, en 1 minute 32. 

Cher harcèlement scolaire,

Cher harcèlement scolaire,

J’écris sur toi parce que je t’ai vécu, mais aussi parce que beaucoup le vivent en ce moment même, beaucoup trop. J’écris sur toi parce que t’existes encore, tu fais encore tellement de mal aujourd’hui et je me demande quand est ce que tu t’arrêteras. Sans doute jamais ? Le problème, c’est que l’être humain est mauvais, profondément mauvais, et quand tant qu’il sera là, tu seras là. J’écris sur toi parce que j’ai des souvenirs bien trop nets de toi, que tu me marques encore maintenant, et que ça devrait pas tu vois, mais pourtant c’est le cas. Les enfants sont fragiles, tu les prends et tu les brises, et ça c’est pour la vie, tu comprends ? Tu leur enlève tout. Leur légèreté, leur innocence, leur sourire. Qu’est ce qu’un enfant sans son sourire ? C’est un enfant qui a mal. Un enfant qui dit « au secours, sauvez moi », mais qui ose pas parce qu’il a honte, parce qu’il sait que derrière ça sera 10 fois pire, qu’il sera traité de balance, de poucave. Qu’il vaux mieux fermer sa gueule et subir, et se dire « de toute façon ça s’arrêtera ». Mais ça ne s’arrêtera jamais. Ça peut durer des mois, des années. C’était mon cas. Je vais te raconter un peu mon histoire et tu vas comprendre. Tu vas comprendre à quel point tu m’as fait du mal. Au collège tu vois, j’avais pas de potes, j’étais toujours seule. Je me suis toujours sentie différente des autres, comme en décalage, alors je préférais rester seule, je me calais dans un coin dans la cour et je dessinais. J’ai fait ça pendant 2 ans. J’étais bien, j’avais besoin de rien d’autre. J’étais gentille, j’étais pas timide, je participais à fond en cours, j’adorais les cours d’ailleurs. Et puis ça a commencé, j’étais en 4 ème. J’étais dans une classe peuplée de gros cons, dont un gros con en particulier. Il s’appelle Ange. C’est ironique tu trouves pas ? Il a passé l’année entière à me casser les couilles. C’est long tu sais une année. C’est long quand t’as 13 ans, que t’es pas forcément bien dans ta peau, que t’as 30 personnes contre toi, qui se foutent de ta gueule, c’est très long. Et puis c’est là que j’ai vraiment découvert l’injustice dans la vie je pense. J’étais là, je demandais rien à personne, j’étais gentille, et pourtant on me cassait les couilles. Pourquoi moi ? C’est ça, l’injustice. J’osais plus participer en classe, à chaque fois que j’ouvrais la bouche, j’entendais rigoler et ça recommençait. Un jour ce connard a même fait une élection de miss moche dans la classe, et bien sur il m’a élu, sous les applaudissements et les rires de toute la classe. Bien sur les profs voyaient mais ils en avaient rien à foutre. De meuf qui kiffe les cours je suis passée à silencieuse. J’avais peur, à chaque fois qu’ils ouvraient la bouche ou qu’ils rigolaient un peu fort je me demandais si c’était pas pour moi, alors je voulais pas les provoquer, je voulais pas te provoquer tu comprends. De fille gentille je suis passée à renfermée. Je ne dessinais plus. Je suis arrivée en 3 ème. Ange n’était plus là, j’ai apprit par la suite qu’il avait des problèmes dans sa famille et que ses parents l’ont placé dans un foyer. C’est peut être dégueulasse comme réaction mais je me suis dis que c’était bien fait, que putain y avait un karma dans ce monde, et j’étais soulagée. Et je me suis aussi dis que ça expliquait pourquoi c’était autant un connard, qu’il avait une vie de merde. Après ça j’ai plus jamais été la même. Moi qui était tellement à l’aise pour parler en public, qui adorait les exposés à l’école, qui adorait participer en classe, j’étais tétanisée. Je pouvais plus faire un exposé sans trembler, sans sentir mes jambes partir en couille. Je pouvais plus prendre la parole en classe sans transpirer 6 litres. C’était plus jamais pareil, ça l’est toujours pas d’ailleurs. Aujourd’hui encore, ça me fait totalement paniquer de parler devant un groupe dans une salle. En extérieur y a pas de soucis, mais dans une salle fermée c’est pas possible, ça me terrorise. Et je me dis que c’était y a 12 ans putain, c’était y a longtemps, mais non, c’est toujours là. Des années après je me suis barrée de la ville de merde dans laquelle j’avais passée à la fois les meilleures (l’école primaire) et les pires années de ma vie (le collège). J’allais laisser derrière moi les démons qui m’ont bouffée et repartir de 0. J’étais à J-1 de me barrer, j’attendais un bus pour aller je sais plus où et je vois un mec venir vers moi. C’était Ange. J’avais 18 ans. Je l’avais pas vu depuis genre… 5 ans ? Mais je l’ai reconnu tout de suite. On oublie pas son bourreau. Aujourd’hui c’était y a presque 8 ans cette histoire, mais pourtant j’ai un souvenir hyper précis de la scène. Il m’a vu, il est venu vers moi avec un grand sourire, il a tendu la joue pour me faire la bise. Il me sort un « Salut ! » enjoué. J’ai tourné la tête, j’ai reculé, et j’ai dis non. Il a pas cherché à comprendre et il est reparti. J’ai la colère d’un an passé à subir qui est remontée d’un coup. Revoir sa tête, ses cheveux roux, ses tâches de rousseur partout sur le visage, entendre sa voix, tout de lui était insupportable. J’avais 5 ans de plus, j’étais pas encore affirmée comme je le suis aujourd’hui, mais suffisamment pour lui tenir tête. Et j’ai quitté cette ville le lendemain, après avoir revu un mec que j’avais pas vu depuis 5 ans, comme si le destin me disait « tu pouvais pas partir sans avoir réglé tes problèmes », c’est ouf quand on y pense. C’était mon histoire. Je ne suis pas un exemple car au fond j’ai rien fait pour que ça change. J’ai subi en silence en me disant que ça s’arrêterait, mais la vérité c’est que ça ne s’arrête pas, jamais. Ces gens là vous pompent jusqu’à ce qu’il ne reste rien de vous, jusqu’à ce qu’ils vous détruisent et que vous ayez les pires idées du monde. Ça ne s’arrête pas si on ne fait rien. Il faut parler, il faut en parler aux directeurs des écoles, il faut en parler aux parents, il faut oser faire ce que j’ai jamais osé faire, se foutre devant ces connards et gueuler « STOP », il faut surtout pas penser qu’en les ignorant ça finira par passer parce que c’est pire. Ils se disent « elle réagit pas, c’est cool, on va s’amuser ! ». C’est ce que tout le monde dit pourtant « montre pas que ça te touche et ils arrêteront, ignore les et ça va les lasser ». C’est une putain de connerie. C’est hyper dur je sais, mais il faut en parler. Je vous parle d’un truc qui date de 2006-2007, aujourd’hui on est 12 ans plus tard et regardez l’explosion du harcèlement scolaire en France. C’est pire que tout. Il y a une cruauté énorme qui a toujours existé et qui ne fait que s’empirer avec le temps. Parce que je le répète, l’Homme est profondément mauvais, méchant, malveillant. Combien de gens se nourrissent du mal être qu’ils provoquent chez les autres ? Beaucoup trop. Je me dis qu’il y a un karma dans la vie, que tout se paie. Mais en même temps je me dis qu’il faut agir pour que ça n’arrive pas, mais putain on parle de quelque chose qui ne devrait même pas exister. A quel moment le monde est parti en couille au point que des gens cherchent à détruire d’autres gens, à leur faire autant de mal ? A s’en prendre à des gens gentils, vulnérables, sensibles et à ce que ça les fasse kiffer ? A quel moment le monde est parti en couille au point que des gamins de 12 ans se suicident parce qu’ils en ont marre de se faire harceler et que leur vie est devenue un enfer ? A quel moment on est tombé dans ce monde là ? Comment on peut survivre dans un monde peuplé par ces gens là, qui sont des monstres, parce que oui, y a pas d’âge pour être un monstre, et qui après deviennent des adultes. Imaginez le genre d’adultes. Ouais, ces gens là, c’est les futurs adultes. Alors ouais, les gens peuvent changer. Peut être qu’aujourd’hui Ange est un mec bien, peut être que c’est toujours un connard. Tout ce que je sais c’est que ce genre d’attitude brise des vies. Parfois à tout jamais. Parfois ça laisse des séquelles sur toute une vie. Où est passée la bienveillance, l’humanité ? Pourquoi une telle volonté de détruire, surtout chez des gens aussi jeunes ? Ça me dépasse. Si vous lisez ces lignes et que ça vous est arrivé, sachez que vous n’êtes pas seuls. On traîne tous nos casseroles, on est tous un peu bancals, on essaye tous d’avancer dans la vie, avec nos coeurs consolidés et recollés de partout mais qui malgré tout marchent encore, alors il faut se relever et se dire « ça ira, tout ira bien ». Si vous lisez ces lignes et que vous subissez ça, ce harcèlement, et que vous vous sentez pire qu’une merde, sachez que vous n’êtes pas une merde, c’est ceux qui font ça qui sont des merdes. Ne vous laissez pas faire, parlez en autant que vous pouvez. Si vous n’arrivez pas à en parler, écrivez le. Il faut que la peur change de camps.